Alimentation carnivore et santé cardiaque : des exemples de réussite ?

 

Kenyan family Masai herding goats

Pour faire suite à la série d’articles sur le régime cétogène, je vous propose aujourd’hui la traduction d’un article du Dr Thomas Campbell du Centre de Recherches sur la Nutrition.

Thomas M. Campbell est le directeur médical du centre de gestion du poids et du mode de vie de l’hôpital Highland de l’Université de Rochester, où il travaille avec des individuels et des groupes pour perdre du poids, prévenir et traiter les maladies par le biais d’un changement de régime alimentaire et de mode de vie.

En plus d’enseigner et de travailler avec ses patients, le Dr Campbell contribue à la direction d’un programme de recherche de pointe à l’hôpital Highland, qui étudie l’utilisation de la nutrition en tant qu’outil thérapeutique dans les cas de cancer avancé et d’autres maladies chroniques. Médecin diplômé de l’Université Cornell, le Dr Campbell est l’auteur de The China Study Solution et co-auteur, avec son père T. Colin Campbell, professeur, de The China Study (en français « L’enquête Campbell’, disponible en version poche), la plus vaste étude sur la nutrition et un best-seller dans le monde entier.

 China Study Solution

J’ai trouvé judicieux d’y ajouter cet article traitant du cas de certaines populations bien connues pour avoir une alimentation très carnée et pourtant jouissant, semble t-il, d’une meilleure santé que les populations de pays dit civilisés ou développés. 

Je vous laisse découvrir ces nouvelles informations.

Savez-vous que les Massaï et les Inuits avaient un taux de maladies chroniques très bas malgré une alimentation principalement basée sur les produits animaux ? Si c’est le cas, il est tout de même probable que vous ne connaissiez pas toute l’histoire. Il y a d’importantes informations qui n’ont pas été relayées en même temps que l’annonce de leur exceptionnelle bonne santé et pourtant il est primordiale de les connaitre pour comprendre cette situation.

 

Les Massaï

La culture traditionnelle Massaï est connue comme étant une culture dans laquelle les hommes consomment de la viande, du lait et du sang pendant des décennies de leur vie et pourtant n’avoir pas de maladies cardiaques. Ce régime alimentaire présumé ne pourrait pas être plus opposé à celui des populations de Papouasie-Nouvelle-Guinée, de Chine rurale et d’Okinawa. Cette culture tribale est d’ailleurs souvent citée comme preuve qu’un régime alimentaire faible en glucides et riche en produits animaux peut être plus sain, ou du moins qu’il n’est pas nocif pour le cœur.

Devrions-nous réévaluer nos observations sur le lien entre les régimes riches en végétaux et la prévention des maladies cardiaques ?

En 1964, George Mann et des chercheurs collaborateurs ont publié un article dans le Journal de la Recherche sur l’Arthérosclérose (Journal of Atherosclerosis Research) [1] faisant état d’un manque de cardiopathie chez les hommes massaï, du moins selon les facteurs de risque, les examens physiques et les électrocardiogrammes. Les taux de cholestérol étaient faibles (cholestérol total moyen de 130 chez les hommes âgés de 25 à 55 ans), l’hypertension artérielle était rare, et ils étaient très minces. L’IMC moyen était d’environ 20, ce qui représente la limite inférieure de la «fourchette saine» par rapport aux normes américaines actuelles.

La population étudiée était limitée par l’âge.

Environ 60% des hommes avaient moins de 44 ans et seuls trois hommes sur 400 avaient plus de 55 ans. Ils étaient en outre limités par leur capacité à détecter une maladie cardiaque en utilisant simplement un examen physique et un électrocardiogramme.

Comme tout médecin peut en témoigner, un patient peut se soumettre à un ECG et à un examen physique normaux tout en pouvant tomber mort une semaine plus tard d’une crise cardiaque liée à l’athérosclérose qui progresse depuis des décennies.

Cependant, même avec ces méthodes de base, il avait été découvert qu’un faible pourcentage de personnes avaient une maladie cardiaque détectable dans une population américaine comparable. Le fait qu’il n’y avait même pas quatre ou cinq hommes présentant des signes détectables était impressionnant. Plusieurs indications ont corroboré l’idée que ces hommes constituaient une population présentant une cardiopathie prématurée très faible, voire inexistante. Il n’y avait aucun symptôme clinique de maladie cardiaque chez ces hommes jeunes et d’âge moyen et leurs facteurs de risque étaient excellents.

Quel était leur régime? Cela n’a pas été mesuré. Les chercheurs ont écrit :

«La mesure précise de l’apport alimentaire de ces personnes s’est avérée extrêmement difficile. Nous n’avons pu faire que des mesures limitées.

Cette difficulté est due :

  • à la consommation irrégulière de nourriture,
  • à l’absence de schémas de repas fixes dans les familles,
  • à l’absence d’unités de mesure ou d’ustensile uniformes
  • et à la perturbation du comportement habituel en présence d’un observateur. »

 

Au lieu de cela, les chercheurs ont mesuré la production d’azote et de créatinine dans l’urine des hommes afin de déterminer l’apport en protéines. Cette méthode donnait à penser que les hommes consommaient beaucoup de lait mais ne donnait qu’une indication indirecte et superficielle de leur consommation alimentaire.

Il est probable que la meilleure enquête alimentaire réalisée sur le peuple Massaï date du début des années 1980 et a été réalisée par le Centre international pour l’élevage en Afrique [2].

C’était à un moment où une transition alimentaire avait déjà eu lieu chez les Massaï. Néanmoins, il a été constaté que les femmes massaï et les enfants consommaient de grandes quantités de lait provenant de leurs troupeaux. Fait intéressant, ils ne consommaient de la viande que 1 à 5 fois par mois. Là encore, la consommation des hommes était trop difficile à suivre avec précision, mais il semblait qu’ils avaient davantage accès à la viande.

De plus, dans cette population pastorale, l’activité physique est un mode de vie majeur. Si les Américains inactifs souhaitaient faire la même quantité d’exercice, il leur faudrait parcourir 19 km supplémentaires par jour (cité en référence 3). En raison des dépenses énergétiques énormes et des ressources limitées, l’enquête de 1982-1983 a estimé que les femmes et les enfants ne consommaient que 50 à 70% de leurs «besoins énergétiques moyens estimés» [2]. Ce qui constitue un déficit calorique et explique la minceur de la population.

Ainsi, le régime alimentaire, lorsqu’il était mesuré, n’était pas aussi carnivore que le laissait penser la croyance populaire, bien qu’il soit très riche en lait. Les Massaï ont consommé du maïs au début des années 1980, mais cela a peut-être été une addition récente au régime. De plus, il y avait une activité physique extrême et une insuffisance calorique relative. Est-il possible que ces facteurs aient contribué à la santé des Massaï?

Et qu’en est-il de cette précédente évaluation imparfaite de la maladie cardiaque?

Le Dr Mann, qui a publié certaines des premières recherches, a effectué une autopsie de 50 hommes Massaï et a découvert qu’ils souffraient d’athérosclérose étendue.

Ils avaient une maladie (épaississement de l’intima coronaire) comparable à celle des hommes américains plus âgés. Plus de 80% des hommes de plus de 40 ans avaient une fibrose grave à l’aorte, principal vaisseau sanguin du cœur qui alimentait en sang le reste du corps. Cependant, aucune crise cardiaque n’a été constatée à l’autopsie et ces hommes avaient toujours des vaisseaux cardiaques fonctionnels sans blocage, car leurs vaisseaux étaient devenus plus grands. Les chercheurs ont pensé que cela pouvait être lié à leur activité physique quotidienne plutôt extrême.

Nous nous retrouvons donc finalement avec une image un peu confuse, rendue trouble par un manque de données.

Nous n’avons pas de statistiques sur la mortalité ou la maladie, mais des rapports cliniques et pathologiques contradictoires. Nous n’avons pas de bonnes données sur l’alimentation.

L’impression d’une consommation alimentaire élevée de produits animaux, principalement sous forme de lait, ont été confirmées, mais la consommation de sang et de viande peut avoir été mal interprétée.

Pour compliquer les choses, il s’agissait de personnes qui étaient peut-être en déficit calorique relatif en raison d’une activité physique quotidienne intense. Ils « pratiquaient » peut-être aussi une sorte de jeûne intermittent (non voulu).

Quelles questions pouvons-nous poser à partir de ces observations ?

  • Est-ce qu’une calorie est une calorie saine lorsque vous êtes en déficit énergétique important ?
  • Une activité quotidienne extrême peut-elle équilibrer une mauvaise alimentation ?
  • Le jeûne intermittent est-il un facteur de santé ?
  • Comment se fait-il qu’ils aient une maladie des vaisseaux sanguins aussi étendue sans signes cliniques ?
  • Était-ce dû au manque relatif de participants plus âgés à l’étude ?
  • Notre parti pris pour promouvoir une alimentation riche en aliments d’origine animal n’était-il simplement pas soutenu par les données ?
  • Notre parti pris potentiel de blâmer les aliments d’origine animale pour cause de maladie cardiaque doit-il être remis en question ?

 

Considérons l’autre valeur étonnante, un groupe souvent mentionné dans la presse populaire pour prouver que les régimes alimentaires riches en produits animaux ou les régimes faibles en glucides, sont sains :

 

Les Inuits

Bien connu pour consommer fréquemment des quantités importantes de viande de baleine et de phoque, les Inuits sont généralement considérés comme étant exempts de maladie cardiaque.

Est-ce une autre exception dans la plupart des autres recherches observationnelles, selon laquelle les régimes alimentaires peu transformés, pauvres en produits animaux et riches en végétaux sont associés à de faibles taux de mortalité par maladie cardiaque?

Certaines petites études montrent que les Inuits mangent relativement moins de glucides.

Une étude menée au Groenland en 1976 [4] a révélé que ces derniers consommaient environ 37% des calories provenant des glucides. D’autres enquêtes sur les populations autochtones ont montré qu’elles consommaient entre 8 et 53% de glucides, ce chiffre étant de 53% chez les populations à la fin des années 1930.

53%, soit dit en passant, est plus que ce qui a été découvert au Danemark en 1972 (cité dans 4). Des quantités importantes de pain et de sucre étaient déjà consommées il y a 40 ou 50 ans, du moins comme cela a été documenté sur l’observation de l’activité dans les postes de traite commerciale [4].

 

Qu’en est-il de leur risque de maladie cardiaque ?

Il s’agit d’un mythe si souvent répété que c’est devenu une vérité sans fondement. Un article de 2003 [5] publié par un scientifique très expérimenté de l’Institut national de la santé publique du Groenland, écrit avec ses collègues du Canada, documente de nombreuses études d’autopsie et observations cliniques ainsi que des études prouvant l’existence d’une maladie cardiaque chez les Inuits.

En fait, en 1940, Bertelsen, le «père de l’épidémiologie» au Groenland, signalait que les maladies cardiaques étaient assez courantes, peut-être même plus intéressantes compte tenu du jeune âge de la population.

 

Il s’est basé sur son expérience clinique et les rapports de médecins militaires remontant à plusieurs décennies (cité en 5). Dans l’ensemble, le document de 2003 a révélé que «l’hypothèse selon laquelle la mortalité par cardiopathie ischémique est faible chez les Inuits par rapport aux populations occidentales était insuffisamment fondée». En outre, «… une déclaration générale selon laquelle la mortalité par maladie cardiovasculaire est élevée chez les Inuits semble plus justifiée que l’inverse.» [5]

De plus, il a été constaté que la santé des os chez les Inuits était plutôt mauvaise.

Une étude de 1974 [6] a révélé que «la perte osseuse liée au vieillissement, qui se produit dans de nombreuses populations, a une intensité plus précoce et accrue chez les Esquimaux. Des facteurs nutritionnels liés à des apports élevés en protéines, en azote, en phosphore et en calcium peuvent être impliqués. « 

 

Que faites-vous de ces informations ? Sont-elles des valeurs aberrantes ? Il y a des leçons précieuses à apprendre de ces groupes autochtones, mais quelles sont les leçons ? Comment ces observations changent-elles vos croyances et vos hypothèses ?

Je trouve que cette recherche soulève au mieux plus de questions que de réponses.
Il est remarquable pour moi que la légende de la bonne santé coronarienne chez les Inuits et les Massaï ait été si largement répétée et acceptée comme preuve que le régime occidental composé uniquement de viande est une bonne idée.

 

Encore une fois, ceci est une affirmation supplémentaire que nous aimons entendre de bonnes choses au sujet de nos mauvaises habitudes.

 

Références

  1. Mann GV, Shaffer RD, Anderson RS, Sandstead HH. Cardiovascular Disease in the Masai. Journal of atherosclerosis research 1964;4:289-312.
  2. Nestel P. A society in transition; developmental and seasonal influences on the nutrition of Maasai women and children. Food and nutrition bulletin 1986;8:2-18.
  3. Mbalilaki JA, Masesa Z, Stromme SB, et al. Daily energy expenditure and cardiovascular risk in Masai, rural and urban Bantu Tanzanians. British journal of sports medicine 2010;44:121-6.
  4. Bang HO, Dyerberg J, Hjoorne N. The composition of food consumed by Greenland Eskimos. Acta Med Scand 1976;200:69-73.
  5. Bjerregaard P, Young TK, Hegele RA. Low incidence of cardiovascular disease among the Inuit–what is the evidence? Atherosclerosis 2003;166:351-7.
  6. Mazess RB, Mather W. Bone mineral content of North Alaskan Eskimos. The American journal of clinical nutrition 1974;27:916-25.

 

 

Nadège